RÉCIT du sanglant et terrible massacre du 7 octobre 2023.
Thread. J’ai pu visiter l’immense morgue de fortune où s’entassent les centaines de corps des victimes de l’attaque du 7 octobre. Cette visite éclaire la nature de ce massacre. Comment négocier avec le Hamas après ça ?
La morgue est située dans une base militaire de la banlieue de Tel Aviv. Les corps sont conservés dans des dizaines de containers réfrigérés. Plusieurs centaines de dépouilles attendent d’être identifiées.
L’armée israélienne cherche à donner un nom aux corps suppliciés, mais aussi à documenter les atrocités commises par les hommes du Hamas. Car il y en a eu beaucoup.
Les corps des militaires sont plus faciles à reconnaître puisque l’armée dispose de leur ADN. Ceux des civils demandent beaucoup plus de travail. La plupart sont en très mauvais état.
Cette nuit d’octobre, à la lumière de puissantes lampes halogènes, Israël Weiss, 74 ans, nous accueille en uniforme avec un regard éteint. L’ex-chef du rabbinat militaire, revenu de sa retraite, porte une fine barbe blanche, une paire de lunettes et une kippa. : « Je suis militaire depuis 50 ans, j’ai vu beaucoup de choses, mais je n’ai jamais vu ça. Jamais, nous n’avons vu autant de corps. Tous les matins, je me lève et j’en vois de nouveaux et l’odeur s’infiltre jusque dans mon cœur. Il faut que le monde sache ce qu’ils ont fait ».

Selon Israël Weiss, l’attaque du Hamas ne visait pas seulement à tuer. Le déchaînement de violence, l’orgie de sévices, la récurrence dans l’horreur ne peuvent tenir du hasard. D’une voix monocorde, épuisée, il énumère les atrocités recensées.
Selon les investigations, un grand nombre de victimes ont été brûlées vives. Des vieillards ont eu les doigts des mains et des pieds coupés, avant d’être tués, d’autres personnes ont été décapitées avec une hache.
Beaucoup de femmes ont été retrouvées nues, violées avant d’être massacrées. Une femme enceinte a été découverte le ventre ouvert, le fœtus arraché ; des hommes avec les organes internes sortis du ventre.
Selon Israël Weiss, les tueurs du Hamas ont aussi brûlé un groupe d’ouvriers agricoles thaïlandais liés ensemble pour compliquer l’identification. « Ils n’étaient pourtant pas Juifs. Pourquoi ? On les compare à Daech. Mais moi, ils me font penser aux nazis. »
« Ils ont tiré dans les bouches, les têtes, plusieurs fois, pour détruire les visages. Mais nous prendrons le temps d’identifier tout le monde. Aucune mère de victime ne sera oubliée. »
Comment négocier la libération de presque deux cents otages avec un groupe responsable d’un tel carnage ?
Depuis une semaine, au bord du volcan, Abigaël se pose la question en s’occupant de l’indentification des femmes et des fillettes et des derniers rites de purification avant de rendre le corps aux familles pour les funérailles.
Elle doit avoir à peine 30 ans, on lui en donne le double. Son visage est parcheminé, sa voix est un filet tremblant.
: « Chaque fois, je pense avoir vu le pire et quelque chose d’encore plus atroce arrive. Des enfants sans tête, ou vidés de leur cervelle, des gens dont la tête est explosée par plusieurs balles, des fillettes massacrées, encore en pyjama, des corps piégés. »
« On est préparés à ça. Enfin, on croyait qu’on était préparés à ça. Mais c’est impossible. On travaille 24 heures sur 24, sept jours sur sept, depuis le lendemain de l’attaque. Cette cruauté est incompréhensible ».
Sur la base, des dizaines de personnels en combinaisons blanches, masque sur le nez, déambulent entre plusieurs tentes gigantesques. Des types aux yeux écarquillés, beaucoup de religieux, de jeunes soldats, des étudiants en médecine venus prêter main forte.
Israël Weiss demande à deux hommes équipés de combinaisons blanches et de masques de chantier, d’ouvrir deux containers où gisent une centaine de victimes. Un remugle épouvantable empuantit l’air.
C’est une odeur pestilentielle, entêtante, un mélange d’effluves de viande pourrie, de fromage gâté, d’excréments. Dans les containers, les sacs sont de toutes les tailles.
A côté, régulièrement, des soldats vomissent. Les personnels ne peuvent rester longtemps sur place. Il faut organiser un roulement. Dentiste, l’officier Maayan, s’occupe de récupérer l’ADN des victimes, les empreintes, vérifie les dentitions quand elles sont encore présentes.
Elle ne retient pas ses larmes en parlant : « On entend les cris des familles, les cris des mères. On voit des enfants dans un tel état, je ne peux trouver les mots. »
A la sortie de la base, on croise Evelyn Chmaya qui attend depuis trois jours de récupérer les corps de son mari et de son fils, tués par la même balle alors qu’ils s’enlaçaient dans le kibboutz de Re’im.
Le jour l’attaque, le père est allé chercher son fils militaire. Ils sont morts à l’instant où ils se sont retrouvés.
L’attente interminable a mis fin aux espoirs d’Evelyn. Trop de corps. Trop d’heures perdues. Elle a perdu sa course contre la montre : « Je voulais récupérer le sperme de mon fils pour lui permettre d’enfanter malgré sa mort, mais c’est trop tard. »
A côté d’elle, deux assistances sociales rentrent chez elles. Elles n’ont plus de visage. Ce sont elles qui accueillent les familles : « C’est très dur, l’armée montre à la presse la partie ordonnée, mais tout un côté de la base est submergé de cadavres. C’est sans fin. »

Pour répondre à la violence inouïe du pogrom du 7 octobre, Israël a choisi de répondre à la violence par la violence. Œil pour œil, dent pour dent. Une pluie de bombes s’abat sur Gaza.
Une enquête indépendante devra déterminer qui d’Israël et du Djihad islamique est responsable du bombardement de l’hôpital Ahli Arab à Gaza. Quoi qu’il en soit, près de 3000 Palestiniens sont déjà morts sous les bombes.
La plupart des civils, des familles, des centaines enfants.
Dans l’esprit de beaucoup d’Israéliens rencontrés, résonne cette phrase célèbre prononcée par Golda Meïr : « Nous pouvons pardonner aux Arabes d’avoir tué nos enfants. Nous ne pouvons pas leur pardonner de nous avoir obligés à tuer leurs enfants. »
Mais tous les Israéliens ne pensent pas qu’il faille annihiler Gaza pour épancher cette inextinguible soif de vengeance. Vous avez peut-être entendu parler de Noa, enlevée sur une moto par deux hommes alors qu’elle tend la main vers son amoureux, Avinatan, impuissant.
On a rencontré son père dans une maison moderne d’un lotissement de Beer Shiva, au sud d’Israël. Yaacov faisait ses prières en lisant la Tora, devant une télévision branchée en permanence sur une chaîne d’info continu, sans le son.
On a rencontré son père dans une maison moderne d’un lotissement de Beer Shiva, au sud d’Israël. Yaacov faisait ses prières en lisant la Tora, devant une télévision branchée en permanence sur une chaîne d’info continu, sans le son.

Dans la salle à manger de la maison, les enfants du quartier ont installé un petit autel à la mémoire de la jeune fille. « Noa, on t’attend, reste forte. »
Yaacov n’a aucune nouvelle de sa fille ni des tractations en cours pour la sauver. Et il ne pense pas que bombarder Gaza lui rendra Noa : « A quoi ça sert de nous entretuer ? La vengeance n’apporte rien. »
« Il faut penser avec son cœur, pas avec sa logique. Je pense qu’une négociation est bonne pour les deux côtés. Le commerce, pas les armes, comme disait Shimon Perez »
« Il y a des morts à Gaza, des gens qui pleurent aussi. En quoi est-ce utile ? La meilleure des choses, c’est de s’asseoir, de discuter. C’est ce qu’on a fait avec l’Égypte, la Jordanie. Avec les Palestiniens, nous sommes comme des frères. Nous avons pratiquement le même sang. »
Yaacob supplie les ravisseurs de laisser en vie sa fille, « la chose la plus précieuse à mes yeux ». « Échangeons nos prisonniers, faisons la paix ; je sais qu’il y a des gens sensibles à Gaza avec un vrai cœur. Je ne les vois pas comme des sauvages. »
Yaacov retient ses larmes. Il raconte Noa, son énergie, ses voyages, hésite entre le présent et le passé, rappelle qu’elle est sa fille unique, « ma continuité, la source de ma force. » Sa femme, la maman de Noa, est malade, elle a un cancer. La situation a aggravé son cas.
« Depuis que Noa est née, il y a une lumière dans la maison. Et regardez autour de vous, il n’y a plus rien maintenant. Je ne peux plus manger, dormir, je ne peux plus rien faire ».
Le 12 octobre, Noa a fêté son 26e anniversaire en captivité. Yaacov a organisé une fête chez lui avec une trentaine de proches : « On a chanté « Joyeux anniversaire » en pleurant ».
- Nicolas Delesalle
- Photos Alvaro Canovas
- Paris Match