Voilà, c’est terminé, le verdict est tombé, l’oncologue vient de me mettre en arrêt probablement jusqu’à la fin … la fin ? La retraite ? La mort ? Et pourtant je me sentais capable de continuer…

J’ai lutté depuis 7 ans. Je me suis battu pour les miens mais aussi pour ne pas abandonner ceux qui m’avaient fait confiance.
Je suis allé travailler avec un cache-œil le lendemain d’une intervention pour déchirure de la rétine, je suis allé travailler avec 30 agrafes dans le dos 15 j après un curage ganglionnaire mediastinal, j’ai fait mes séances de Cyberknife entre deux visites, j’ai bouffé de la morphine pour réussir à porter ma mallette, je suis allé dégueuler dans les toilettes du cabinet à cause des traitements chimiques, je n’ai pas arrêté malgré les examens, les biopsies et les annonces désastreuses.
Je n’en tire aucune gloriole. Je ne suis ni fou ni inconscient … je suis simplement un médecin de famille de 57 ans qui est entré à la fac comme on entre en religion.
Je ne suis juste qu’un tout petit doc, le plus bas des gradés de la confrérie des toges noires, qui a adoré se lever la nuit pour des gosses, des laryngites, des OAP, des infarctus, des gueules cassées de la route, appelé par les pompiers, des décès, des nez qui coulent, des conneries parfois, mais de l’humanité toujours…
J’ai fait mes 8 ans des médecine avec 3 ans supplémentaires. Une par DU réputés parmi les plus difficiles. Et j’ai passé ma vie dans les livres pour apprendre pour mieux soigner. Cela ne m’a pas empêché de me planter ou d’avoir des mouvements d’humeur …
J’ai adoré commencer à l’aube et finir au crépuscule, j’ai adoré répondre au tel, aux SMS pour apporter du réconfort. Ma famille m’appelait Doc H 24 7j sur 7. Ma famille qui m’a soutenu pendant ces années, patientant quand je rentrais tard, comprenant que je réponde à un message, ou que j’envoie une ordonnance pendant mes congés, ne ralant jamais quand la sonnerie du téléphone déchirait la nuit.
Je n’ai pas donné un si mauvais exemple puisque l’un des mes enfants, ma fille, étudiante en 5eme année, suit les pas de sa mère, de son père et de son grand père …

Dans quelques jours, je vais dévisser ma plaque, retirer des murs de mon bureau la centaine de dessins d’enfants, les faire parts de naissance, de mariage, de décès aussi. Les centaines de cartes postales glanées depuis 30 ans. Les cadeaux, les bondieuseries, les mugs rangés dans un carton. Les morceaux de charbon, les souvenirs de mes mineurs. Toutes ces preuves d’amitié et d’affection.
Je vais arrêter et laisser s’effacer les connaissances durement acquises, cette expérience, ce savoir faire qui auraient peut-être pu encore servir.
Je voulais simplement dire à mes jeunes confrères, sans volonté d’être un vieux con donneur de leçons, vous faites un métier de magicien, celui de rendre le sourire à des gamins, celui de rassurer, de soigner, parfois de guérir, souvent d’accompagner ou de consoler…
Vous faites un métier exceptionnel qui vous élève, qui suscite l’estime de la cité…
Ce métier que j’ai tant aimé mais que je dois quitter avec grande tristesse…
- Jean-Jacques Erbstein